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mercredi 13 janvier 2016

Prodigieux dauphins




L'aube des dauphins



Sont-ils dotés, ainsi que d'autres animaux, de super-pouvoirs ?

Par Patrick Marsolek
Traduit par Hélios

En 2014, Maddalena Bearzi, chercheuse à la Société de Conservation de l'Océan, et son équipe étudiaient un banc de grands dauphins près de Los Angeles. Ils travaillaient sur le rivage dans une zone où les dauphins venaient régulièrement se détendre et se nourrir. Un dauphin partit subitement vers les eaux profondes et bientôt le reste de la troupe fit demi-tour et suivit. Bearzi et son assistante décidèrent de les suivre avec leur bateau. Les dauphins augmentèrent leur vitesse et les chercheuses firent de même pour suivre la cadence. À environ 5 km au large, les dauphins stoppèrent, formant un cercle autour d'un objet sombre dans l'eau. L'assistante de Bearzi se mit à hurler, "Il y a quelqu'un dans l'eau !" Tout d'abord ils ne virent que le corps apparemment sans vie d'une jeune femme blonde toute habillée. En s'approchant, la femme tourna faiblement la tête vers elles et leva légèrement la main pour demander de l'aide. Il s'avère que les deux chercheuses arrivèrent juste à temps pour sauver la vie de la jeune femme. Elles apprirent ensuite qu'elle était venue en vacances d'Allemagne et avait accroché une lettre de suicide à son cou. Comment les dauphins ont-ils su que cette femme était en train de mourir à 5 km de l'endroit où ils mangeaient et pourquoi se sont-ils préoccupés d'elle ?

Les dauphins ont des facultés cognitives et sensorielles remarquablement semblables aux nôtres et ils peuvent aussi en posséder d'autres qui nous sont étrangères. De nombreux animaux différents manifestent des signes d'intelligence qui s'apparentent à ceux des humains. Les corneilles et corbeaux se servent de logique pour résoudre de complexes casse-têtes et les éléphants ont des rituels de deuil. Dans cet exemple, les dauphins semblent faire preuve d'une intuition accrue et d'empathie pour les humains. Si les dauphins n'expriment pas que de l'empathie pour nous mais agissent sur la base de ces sentiments pour nous aider, cela devrait orienter nos discussions sur leur intelligence, sur le concept humain "d'intelligence" en général et sur la manière dont nous sommes connectés aux dauphins et à d'autres espèces douées de conscience.


Il existe en même temps l'idée dans les médias du monde selon laquelle "les dauphins sont stupides". Susan Casey a suggéré dans son livre "Voix dans l'océan" que les dauphins pourraient posséder une conscience collective avec d'extraordinaires capacités d'empathie. En partie grâce à des manifestations d'empathie pour les humains, certains cercles New Age révèrent les dauphins comme des êtres spirituels aux pouvoirs mystiques ou spirituels. Dans les cercles scientifiques, il existe de nombreux conflits d'opinion, certains déclarant que les dauphins possèdent une intelligence de type humain et d'autres que les dauphins ne sont pas plus malins que les poulets et les corbeaux.

L'intérêt scientifique pour les dauphins et peut-être bon nombre des croyances populaires en leurs capacités, trouvent leur origine dans les recherches et écrits de vulgarisation de John Lilly dans les années 1950 et 1960. Lilly fut l'un des premiers spécialistes en neurologie à observer les cétacés, à reconnaître entre autres la taille et la complexité du cerveau du dauphin. Ses recherches lui permirent de conclure qu'ils avaient une aptitude au langage et un très bon contrôle de leurs émotions. Il pensait aussi que si nous pouvions décoder le "parler dauphin", nous pourrions communiquer avec eux. Ses livres best-seller, L'homme et le dauphin et L'intelligence du dauphin capturèrent l'imagination du public.

Les communautés militaires et scientifiques se sont aussi beaucoup intéressées aux recherches sur les dauphins. Les marines américaine et soviétiques avaient toutes deux des programmes relatifs aux cétacés. Aux USA, le programme sur les mammifères marins entrainait des dauphins à sentir les mines et à pister les plongeurs ennemis tout en essayant de trouver des moyens pour se servir des dauphins comme armes offensives. À la même époque, un groupe de scientifiques impliqué dans le programme SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence) – devint fasciné par les travaux de Lilly sur le décodage du langage dauphin. Ils pensaient que cette recherche amènerait à la possibilité de communiquer avec d'autres intelligences extraterrestres. Pendant un moment les membres de ce groupe se nommèrent "Ordre du Dauphin" qui incluait des noms prestigieux comme Carl Sagan et Frank Drake. Sagan devint ami avec Lilly, lui rendit visite à son laboratoire et tenta de le convaincre de mener d'autres recherches rigoureuses. Lilly suivit pourtant son propre chemin en pratiquant des expériences de plus en plus bizarres comme de travailler avec des caissons d'isolation sensorielle, de vivre avec des dauphins dans des maisons sous-marines et de tester des substances hallucinogènes sur lui et sur les animaux. Finalement Lilly s'éloigna de la recherche sur les dauphins en déclarant qu'il voulait comprendre son propre esprit et entrer en contact avec des entités cosmiques supérieures.

Une longue histoire sur la signification mystique de ces créatures marines précède les croyances personnelles de Lilly. Dans l'antiquité, on assimilait les dauphins à des dieux. Gémiste Pléthon, un philosophe byzantin du 15ème siècle, décrivait un dauphin nageant dans la mer comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Le grand historien Plutarque disait "… la nature a donné, au dauphin seul, à l'exclusion de tous les autres, ce que recherchent les meilleurs philosophes : l'amitié sans contrepartie." Les scandinaves et celtes de l'antiquité attribuaient aux dauphins des pouvoirs spéciaux de guérison. Plus près de nous, Herman Melville [l'auteur de Moby Dick] estimait que si Dieu revenait sur Terre aujourd'hui, ce serait sous l'apparence d'une baleine. Les assertions de Lilly ont pu capturer l'imagination du public parce qu'elles résonnaient avec des croyances archétypales et mythologiques sur les cétacés transmises par l'humanité depuis l'antiquité.

Justin Gregg, écrivain scientifique associé au Projet de Communication avec les Dauphins, suggère que de nombreuses croyances de Lilly sur les dauphins sont infondées et devraient être remises en question. Gregg demande : si de gros cerveaux sont la clé de l'intelligence, pourquoi les corneilles et corbeaux avec leur cervelle d'oiseau manifestent des formes de cognition qui rivalisent avec celles des dauphins et des primates ? Il y a un grand nombre d'animaux qui font preuve d'un comportement étonnamment complexe et intelligent comme se servir d'outils, chasser en coopération et montrer même une empathie envers d'autres animaux et d'autres espèces. Le livre de Gregg, Les Dauphins sont-ils vraiment intelligents ? a déclenché une série d'articles prétendant que les dauphins sont stupides. Pour sa défense, Gregg prétend qu'il ne croit pas à la stupidité des dauphins, que de nombreux autres animaux sont tout aussi intelligents et que nous ne devrions pas élever les dauphins à un statut quasi-mystique.

La recherche scientifique a confirmé que les dauphins ont de prodigieuses capacités cognitives, une conscience d'eux-mêmes, des sociétés complexes et même des traditions culturelles. Ces créatures ont développé des qualités très différentes de celles des mammifères terrestres, dans un environnement aux très rares dangers extérieurs et à la nourriture abondante. Lori Marino, spécialiste en dauphin à l'université Emory suggère que les grands sauts d'évolution dans la taille du cerveau des dauphins ont coïncidé avec le développement de l'écholocation et l'avancement de la complexité sociale. Tous ces changements sont en rapport avec les talents de communication, qui sont devenus subtils et complexes. Les primates et les cétacés sont arrivés à des capacités cognitives sociales semblables tout en évoluant sur des voies tout à fait différentes.

Le développement du dauphin se caractérise par une bonne longévité, de faibles taux de reproduction, peu de portées et une période de gestation de 12 mois. In utero, le fœtus montre une remarquable similitude avec les humains et les primates. À la naissance, le cerveau du dauphin est d'une taille d'environ 40 % de celui d'un adulte et, comme les humains, il y a une longue période de croissance où le cerveau gagne en maturité et où les individus s'instruisent sur leur société et leur culture. À l'âge adulte, le rapport cerveau/corps vient juste derrière celui des humains. Une qualité unique chez les dauphins est que les deux hémisphères de leur cerveau sont indépendants, avec une irrigation sanguine séparée. Quand ils dorment, ils mettent au repos une moitié de leur cerveau à la fois. Et ce fut Lilly qui découvrit le premier que leur respiration est consciente ; si les deux hémisphères de leur cerveau se mettent au repos, comme quand ils sont sous anesthésie, ils arrêtent de respirer et meurent.

Comme dans les cerveaux humains, les chercheurs ont aussi découvert des neurones en fuseau dans le cerveau des dauphins. Ces neurones ont été reliés chez les humains à l'empathie, le chagrin et l'intuition. On les trouve aussi chez les éléphants, les bélougas et certains primates qui manifestent ces trois traits humains. De nombreux spécialistes en neurologie pensent que le développement du néocortex est responsable de l'intelligence humaine. Le néocortex des dauphins présente davantage de circonvolutions que celui des hommes, mais moins que celui des éléphants.

À la différence des hommes et d'autres animaux, le cerveau des dauphins comporte un lobe para-limbique supplémentaire. Malgré les débats en cours parmi les chercheurs sur la manière dont cette zone du cerveau fonctionne, elle semble bien reliée à l'écholocation et à des processus sensoriels comme les émotions et l'empathie. Le son est clairement plus important pour les dauphins que l'information visuelle. La zone neurale consacrée à l'imagerie visuelle n'est que le dixième de celle du cerveau humain, alors que la zone vouée à l'imagerie acoustique est dix fois environ celle des humains. Le tronc cérébral du dauphin transmet aussi l'information beaucoup plus vite que chez les humains. Comme le son voyage quatre fois et demi plus vite sous l'eau que dans l'air, les chercheurs ont suggéré que le traitement d'un son plus rapide nécessite une transmission plus rapide par le tronc cérébral. Des expériences sensorielles semblent indiquer aussi une intégration élevée entre le traitement de l'écholocation et l'information visuelle.

Le système d'écholocation des dauphins est un outil sensoriel incroyablement raffiné et complexe. Ils possèdent sur le front un organe qui émet un faisceau concentré de pulsations sonores et un récepteur dans leur mâchoire percevra les échos réfléchis de ces sons. Des dauphins avec les yeux bandés ont pu localiser une sphère d'acier de 7 cm située à plus de 100 mètres et ont pu faire la distinction entre des plaques d'aluminium, de cuivre, de laiton ou d'acier. Les impulsions projetées sont très denses et contiennent un spectre de fréquences beaucoup plus large que celui perçu par les humains, facilitant une communication bien plus complexe et intégrée que le discours des hommes. L'écholocation sert aussi pour la chasse, la recherche de nourriture, la manifestation de conflits et même la parade nuptiale. Chaque dauphin possède une signature sonore unique qu'il exprimera et utilisera toute sa vie. On pense que ces "noms" sont signes de langage et d'intelligence. Les critiques notent qu'ils émettent surtout leur propre nom et non celui des autres ; même si dans les communications ils répondent quand on les appelle par leur nom.

Les facultés auditives des cétacés sont principalement spatiales, semblables à la vision humaine, avec une grande complexité dans le traitement simultané de l'information mais une mauvaise discrimination dans la permanence d'un objet. Par exemple, ils perdront la trace d'un objet s'il est caché derrière un autre qu'on a déplacé. Le langage dauphin consiste en sons très complexes perçus comme un ensemble. Ils peuvent communiquer par un seul son quelque chose qui nous demanderait une série d'une centaine de sons reliés dans une phrase. Des chercheurs ont enseigné aux dauphins à utiliser des symboles comme nous le faisons, bien que cette recherche ait atteint des limites. Le Dr Gregg a suggéré que les dauphins pouvaient perdre tout intérêt dans l'apprentissage de symboles pour communiquer avec nous parce que c'est si rudimentaire qu'ils en éprouvent de l'ennui. Le Dr Thad Starner et une équipe du Georgia Tech ont développé un ordinateur sous-marin portatif nommé Cetacean Hearing and Telemetry [Audition cétacé et télémétrie] ou CHAT. Bien que la complexité des sons que ce dispositif pourra "traduire" soit encore très limitée, CHAT est peut-être la prochaine étape dans la capacité à transmettre et recevoir en temps réel des sons enregistrés des humains vers les dauphins.

En plus de leur thématique auditive, les dauphins sont très kinesthésiques, se frôlant souvent de leurs nageoires et se frottant l'un contre l'autre. Ils sont aussi très portés sur la sexualité, utilisant le rapport sexuel presque comme une poignée de main, comme une manière de se saluer entre eux. Il est couramment accepté que les dauphins ont la capacité de voir dans le corps des autres animaux avec leur écholocation. Ils manifestent un grand intérêt pour les femmes enceintes, inspectant leur abdomen de près. Ils ont aussi l'aptitude à sentir si l'un des leurs a une tumeur ou quand un humain se noie, s'il y a de l'eau dans ses poumons.

Les dauphins sont très curieux des humains, les accueillant souvent dans leur "banc", leur faisant cadeau de poisson, partageant leur plaisir du jeu et filant mystérieusement en parcourant des kilomètres dans l'océan pour sauver une personne mourante. En même temps, ils ignorent la technologie que nous emmenons sous l'eau. Comme le Dr Lilly et le Dr Casey, d'autres chercheurs ont été influencés par les cétacés qu'ils étudiaient. Le Dr Paul Spong, ancien psychologue, devint chercheur en cétacés. Il en vint à réaliser que "en même temps que je les étudiais et faisais des expériences sur eux, ils m'étudiaient et faisais des expériences sur moi". Lui, comme bien d'autres qui étudient les cétacés, devint un fervent défenseur de l'intelligence et de la liberté des dauphins.

Le Dr Gregg suggère que nous mesurons actuellement l'intelligence d'un animal en fonction du degré de ressemblance de son comportement avec celui des hommes. Il reconnaît que c'est absolument anti-scientifique et totalement anthropocentrique. Gregg propose à la place de parler de faits tangibles, comme des caractéristiques cognitives et des systèmes visuels, car ils sont concrets et peuvent être quantifiés. Il suggère aussi que nous regardions ces créatures plus honnêtement. Les dauphins ne sont pas les "hippies" pacifistes de contes de fées des océans ; en état de stress ils peuvent être violents. Comme nous, ils sont également vulnérables au stress émotionnel et social comme on le voit chez ceux en captivité. Ils ont attaqué des hommes dans ces situations. Ils peuvent aussi être franchement agressifs entre eux et avec d'autres espèces dans leur environnement normal. Quand nous observons ce comportement de manière honnête, ils nous font bien sûr penser davantage à des humains qu'à des animaux "inférieurs". L'un des problèmes de l'assimilation des dauphins à d'autres créatures au cerveau plus petit qui manifestent une "intelligence" est que nous perdons de vue combien ils nous ressemblent. Bien plus que les humains, ils semblent cependant privilégier l'expression d'une empathie à l'agression et la violence.

Lori Marino a émis l'idée que leur capacité à se servir d'écholocation et leur relations sociales complexes sont en partie la raison pour laquelle leur cerveau a évolué pour être aussi volumineux. Elle suggère aussi que du fait que les dauphins passent leur vie entière en tant qu'élément d'un banc, fondamentalement transparents entre eux grâce à leurs sens éveillés, ils vivent dans une sorte d'esprit-groupe ou de conscience collective. Un auteur citant une légende des premières nations dit, "Un groupe de dauphins pourrait se retrouver si intriqué en permanence comme un seul être que lorsqu'ils meurent ils renaissent en tant que baleine. C'est ce que sont certaines baleines – des complexes collectifs de dauphins". L'idée d'un groupe ou d'esprits interconnectés fait partie des croyances de plusieurs cultures indigènes. Ceux qui travaillent avec des dauphins expriment souvent le sentiment qu'il existe une intelligence qui les regarde dans l'eau. Bien que la science occidentale réussisse assez bien à étudier les cerveaux et à mesurer objectivement l'intelligence, elle n'a aucun moyen de quantifier vraiment les qualités subjectives plus complexes de l'esprit. Le fait pourrait bien être que les espèces de cétacés ont des cerveaux tellement évolués qu'ils possèdent des qualités de type humain comme l'intention, la volonté, la sensibilité empathique, une conscience subjective et peut-être même des qualités non-humaines qui éclipsent les nôtres.

Avec la science qui continue d'explorer les intelligences animales sans les comparer aux humains, nous pourrions réellement commencer à accorder de l'importance aux espèces avec d'autres formes de conscience et d'autres intelligences hautement développées. Notre compréhension scientifique de ces personnes "non-humaines" pourrait rejoindre l'expérience de ceux qui vivent et travaillent avec de nombreuses espèces différentes. Ces animaux possèdent une sagesse dont nous pourrions tirer un enseignement. Comme le suggérait Paul Watson, les dauphins sont extrêmement intelligents et ils vivent aussi dans les limites de leur écologie, à la différence des humains qui sont si "intelligents" qu'ils détruisent leur environnement et leur écosystème.

Science mise à part, les gens traitent déjà ces animaux différemment. En Nouvelle-Zélande, plus de 400 personnes en deuil ont assisté à l'enterrement d'un grand dauphin bien connu nommé Moko. L'Inde a récemment déclaré les dauphins et les baleines comme des "personnes non-humaines", bannissant l'utilisation de dauphins et autres cétacés pour la distraction du public et interdisant qu'on les tienne captifs quel que soit l'endroit en Inde. Peut-être que le monde occidental commence à se souvenir de ce que de nombreux peuples indigènes savent ; que les autres espèces intelligentes, comme les corbeaux, les éléphants et les dauphins, ont une sagesse différente de la nôtre et peuvent nous enseigner quelque chose sur nous-mêmes et sur notre interconnexion avec le reste de la vie sur cette planète.

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