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dimanche 17 janvier 2016

Le tremblement de terre qui mit un empire à genoux



Le tremblement de terre qui mit un 
empire à genoux



Par William O'Connor

Traduit par Hélios


Au 18ème siècle, l'empire portugais vivait dans l’opulence de son deuxième âge d'or. Mère Nature avait cependant d'autres projets.

Ce fut une calamité de proportions bibliques, presque comparable à Sodome et Gomorrhe.

En 1755, Lisbonne, capitale du vaste empire portugais et troisième port le plus actif du monde, vivait son deuxième âge d'or. La quantité apparemment inépuisable d'or en provenance du Brésil avait permis à la petite nation de retrouver le niveau de richesse qu'elle occupait deux siècles auparavant grâce à ses colonies d'Afrique et d'Asie.

Le jour de la Toussaint de cette année-là, tout cela cessa brusquement quand un séisme, un tsunami et un incendie détruisirent Lisbonne et reléguèrent l'empire portugais au rang d'une simple note de bas de page dans l'histoire.

"De cet empire mondial / Où Neptune élevait son trident / Et à qui tout l'Orient, l'Amérique et les plus lointaines provinces / envoyaient leurs trésors en flottes ininterrompues / Il ne reste rien, juste un souvenir pitoyable", écrivait Francisco de Pine e de Mello en 1756, cité dans le superbe récit, récemment paru, du cataclysme de Mark Molesky, This Gulf of Fire : The Destruction of Lisbon. Selon ses calculs, 40.000 personnes périrent (20 % de la population) et 85 % de la ville furent détruits.



La fascinante description par Molesky de la destruction – et de l'ascension simultanée de l'un des dictateurs du 18ème siècle, le marquis de Pombal – est le fruit d'une somme infinie de récits de première main. Son récit ressuscite avec bonheur l'épique tragédie qui captura l'imagination de penseurs tels Voltaire, Rousseau et Kant.

L'épicentre du tremblement de terre qui ravagea l'Europe et l'Afrique se situait à quelques centaines de kilomètres au sud-ouest de Lisbonne le long d'une faille provenant de la "la frontière séparant les plaques continentales africaine et eurasienne". On lui attribue une magnitude entre 8,5 et 9,1. "L'énergie libérée fut ahurissante : l'équivalent de 475 mégatonnes de TNT. Sa puissance fut au moins trois fois plus forte que l'éruption volcanique du Krakatoa", écrit Molesky. On le ressentit jusqu'en Finlande.

C'est à 9h45 que la première secousse se fit sentir à Lisbonne. Ce qui avait commencé comme "le martèlement que produiraient plusieurs chariots dans la grand-rue", écrit Molesky, se poursuivit par le "bruit de tirs de gros canons".

Une grande partie de la population de Lisbonne se trouvait à l'église pour la messe de 10 h, surtout en ce jour le plus saint de l'année religieuse. La première secousse "transforma immédiatement les églises en pièges mortels, leur plafond voûté s'effondrant sur des milliers de fidèles terrifiés". Elle dura deux minutes. Elle fut suivie d'une pause d'une minute puis d'une deuxième secousse de deux minutes et demies. Après une autre pause d'une minute, la troisième et dernière secousse frappa la cité et elle dura entre trois et quatre minutes. "Par comparaison", écrit Molesky, le séisme d'Haïti en 2010 "ne dura que 35 secondes". Même si les secousses majeures étaient terminées, des répliques allaient secouer Lisbonne pendant des mois.

La dernière secousse achevée, "un grand nuage de poussière" recouvrit la ville, en étouffant certains et engendrant de la confusion parmi les survivants rendus fous.

Puis arriva la deuxième catastrophe – les tsunamis. Le tsunami voyagea dans l'océan à des vitesses comprises entre 800 et 900 km/h et toucha Lisbonne en trois vagues, emportant beaucoup d'habitants massés sur les quais et détruisant une grande partie du front de mer.

Mais le désastre final et le plus destructeur était encore à venir – l'incendie.

"Il démarra dans des centaines d'endroits à travers la cité", écrit Molesky, dans les églises ainsi que dans les habitations. Les cendres disséminées par un vent violent répandirent les flammes encore plus loin. Plus de 150 hectares furent détruits.

Le livre de Molesky est captivant, pas seulement à cause du sujet choisi, mais aussi par la quantité surprenante de récits de première main compilés qui dressent un récit nous faisant vivre au milieu de cette horreur.

L'absolu carnage transmis par le livre laisse ses pages virtuellement ruisselantes de sang.

"Je ne pouvais faire un pas sans piétiner des morts ou des mourants. À certains endroits… des mères avec leur enfant dans les bras… des dames richement habillées… certaines le dos ou les jambes brisées ; d'autres avec d'énormes pierres sur la poitrine", selon un compte-rendu cité par Molesky.

La seconde secousse fit tomber "deux murs du palais sur la marquise de Louriçal alors qu'elle était agenouillée pour remercier Dieu d'avoir épargné sa petite fille et elle-même pendant le premier choc".

Le directeur de l'un des collèges se retrouva emprisonné sous les décombres et suffoqua pendant 24 heures avant de mourir.

"L'ambassadeur d'Espagne… mourut en robe de chambre quand les armoiries sculptées au-dessus de la porte d'entrée s'effondrèrent sur lui alors qu'il tentait de s'échapper dans la rue", écrit Molesky.

Un prêtre fut "tellement broyé dans la chute du plafond du réfectoire qu'on ne retrouva que quelques fragments de ses os", poursuit Molesky.

Des milliers de chevaux, de chiens et de bétail périrent aussi.

Le gouvernement du Portugal fut également dévasté – le secrétaire de la guerre et le conseiller du roi figurèrent parmi les morts.

Mais la destruction de Lisbonne ne fut pas seulement une tragédie pour la perte en vie humaine, ce fut aussi une tragédie de proportions inimaginables pour la destruction des biens. Des dizaines d'églises, de monastères, d'écoles et de couvents avec toutes leurs richesses furent anéantis. Il en fut de même pour de nombreux palais.

Par exemple, le palais du marquis de Louriçal fut détruit avec tout ce qu'il contenait – "plus de deux cents tableaux de maîtres peints par le Titien, le Corrège et Rubens, une bibliothèque réputée contenant 18.000 livres dont une histoire écrite de la propre main de l'empereur Charles V, une collection de plantes rares ayant appartenu au roi Matthias Ier de Hongrie" et une immense collection de cartes portugaises.

De même disparut complètement le palais de la famille royale du Portugal au bord du fleuve. Avec lui partit tous ses trésors, ses tableaux, mais plus grave, sa Bibliothèque Royale et ses 70.000 livres dont les carnets de bord originaux de Vasco de Gama. Cet événement "se range parmi les plus grandes tragédies de l'histoire occidentale et on peut le comparer à l'incendie de l'ancienne bibliothèque d'Alexandrie", explique Molesky.

Ajoutez à cela toutes les richesses des nombreux palais de la noblesse portugaise, qui furent pour la plupart rasés ainsi que les magasins de diamants d'Inde, d'or du Brésil et d'épices d'Asie et d'Afrique et la quantité des biens précieux perdus est effarante.

"La situation avait grand besoin d'un sauveur", déclare Molesky.

Dans ce vide, l'une des plus intéressantes figures politiques du 18ème siècle, le marquis de Pombal, fit son apparition.

Molesky reprend l'histoire de Pombal quand ce personnage relativement obscur est nommé secrétaire d'état aux affaires étrangères en 1750 pour le roi Joseph Ier. Avec l'importante vacance de pouvoir qui suit le tremblement de terre, Pombal arrive à point pour s'en emparer. Son règne qui durera 22 ans se distinguera par une cruauté impitoyable et des réformes de modernisation. Il propulsera le Portugal dans l'ère moderne avec ses idées éclairées, fera passer le pouvoir à la classe commerçante et fera rebâtir Lisbonne en la faisant résister aux séismes. Il chassera aussi les Jésuites, en faisant exécuter et emprisonner des milliers et il prit sa revanche sur ceux qui lui avaient nui à divers moments de sa vie.

À notre époque où tant de vies sont enlevées par les caprices de Mère Nature, il n'existe peut-être pas de meilleur rappel de ces caprices que l'histoire de la destruction presque totale de Lisbonne en 1755.

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